RÉACTIONS, VINS DE BORDEAUX CURSUS
Plongée dans le grand cru
08.02.2010
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Conso
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Le sociologue Pierre-Marie Chauvin a voulu savoir comment les grands crus obtiennent et entretiennent leur réputation Archives et rencontres avec 80 professionnels ont nourri son travail
Combien de fois a-t-on entendu citer « la place de Bordeaux » ou les Chartrons comme des symboles d'un milieu vitivinicole replié sur lui-même, archaïque, fermé sur ses secrets châteaux et ses discrets négociants ? Faux. Dans la thèse qu'il vient de publier sur la sociologie des grands crus et « la place des réputations », Pierre-Marie Chauvin démontre au contraire l'existence de ce qu'il appelle une « dynamique effervescente ».
Si la viticulture bordelaise a déjà fait l'objet d'études historiques, géographiques et économiques, c'est semble-t-il la première fois qu'un sociologue y effectue une telle plongée. La démarche scientifique et rigoureuse a débouché sur un texte clair et vivant, truffé de citations et de bons mots de professionnels de la vitiviniculture.
Le poids des classements
Comment se forme la réputation des grands crus et comment ceux-ci la préservent-ils ? « La réputation n'est pas une propriété individuelle mais un fluide social plus ou moins maîtrisable », répond Pierre-Marie Chauvin. Au-delà du simple reflet « de performances ou de la seule qualité », la réputation est le résultat de multiples facteurs objectifs et subjectifs. Bien sûr, au départ, se trouvent les classements, dont celui de 1855 revu en 1973. Au nom desquels « les dominants protègent leur statut et brident les outsiders même si des divergences ont pu animer ce qu'on appelle trop rapidement les '' dominants '' qui constituent une élite hétérogène », remarque l'auteur.
Les contestations récentes en Médoc et à Saint-Émilion ont montré combien il est difficile d'y toucher et de trouver un consensus sur des évaluateurs indépendants et des critères transparents et cohérents.
Mais les classements ne font pas tout. Il suffit de voir l'effervescence au moment des primeurs et de la fixation des prix. Un autre élément de la réputation se joue à ce moment-là. La date de sortie, le prix de revente « contribuent à hiérarchiser le marché », note Pierre-Marie Chauvin. Chaque printemps, la réputation des grands se mesure à travers « les dynamiques de l'offre et de la demande », en partie à la volonté des propriétaires indépendants ou des sociétés actionnaires, beaucoup à la qualité du vin, toujours à la conjoncture. Côté réputation, et comme au poker, « il y a des joueurs et des modérés », constate l'auteur. Confidence d'un courtier : « Tu prends X, il est tellement dans la course non pas à l'excellence mais à la notoriété professionnelle que les prix c'est une question d'ego. C'est à qui pissera le plus loin... » Pas étonnant que se retrouvent parfois sur le marché des grands crus « déconnectés de leur catégorie ».
Le mythe Parker
La réputation passe aussi par le palais des dégustateurs, des multiples guides et des critiques. « Parker était omniprésent dans les entretiens menés pour ma thèse », confie Pierre-Marie Chauvin. Ce dernier démontre comment, à partir de 1982, année où le célèbre critique américain a, « seul contre tous », parlé de « millésime grandiose », s'est construit en Bordelais le « mythe Parker » et comment Bordeaux a « autoalimenté la notation Parker ». Enfin, une réputation se bâtit. Comme dans tout business, il s'agit de se faire un nom. Pour aider les propriétaires dans cette tâche, sont arrivés les consultants techniques qui peuvent intervenir de la vigne au chai. D'Émile Peynaud à Michel Rolland. Certains travaillent sur « l'élégance », d'autres sur la « puissance » selon le marché visé ou l'image recherchée.
Avoir une « signature »
D'autres conseillers apportent aussi leurs services en matière de communication, de marketing. Ces dernières années, l'engagement dans l'oenotourisme et la création de sites Internet ont renforcé ces démarches. Tout cela contribue à la « signature » d'un vin.
L'ensemble de ces éléments sont « autant de signaux qui jouent sur la réputation », résume Pierre-Marie Chauvin. Un savant assemblage entre un certain conformisme (« les codes du milieu ») et la volonté de se singulariser et de se différencier entretient ou fait naître une réputation. Ou plutôt des réputations, qui, estime le jeune sociologue, nourrissent « la pluralité qui fait la richesse de Bordeaux ».
Gilles Revel, professeur d'oenologie à l'Institut des sciences de la vigne et du vin : « C'est une vraie étude exhaustive qui donne l'impression de beaucoup de vécu. »
Éric Larramona, chateau Lafaurie-Peyraguey (Sauternes) : « C'est trés brillant, c'est clair et c'est précis. Cela correspond complètement à la réalité. »
Andy Smith, directeur de recherche, enseignant à l'IEP : « L'auteur n'a pas eu peur de se frotter aux réflexions les plus approfondies et on sent qu'il aime parler aux professionnels. »
Fils de négociante, il a exploré toute la filière
Pierre-Marie Chauvin a consacré quatre années à sa thèse de doctorat « La place des réputations ; une sociologie du monde des grands crus de Bordeaux ». Le milieu vitivinicole n'est pas étranger à ce Bordelais de 29 ans dont la mère était, jusqu'à une date récente, négociante. Après une préparation au lycée Montaigne, Pierre-Marie Chauvin entre en 2001 à l'École normale supérieure. Philosophie, économie, sciences sociales : il opte pour une spécialisation en sociologie et obtient son agrégation de sciences économiques et sociales en 2004.
De retour à Bordeaux, et après un DEA, il commence sa thèse de doctorat tout en enseignant la sociologie à Bordeaux 2 puis, la quatrième année, en séjournant à Londres, « place stratégique pour le commerce des grands crus ».
Primée par l'académie
Pour réaliser la thèse, il a mené quelque quatre-vingt entretiens avec des professionnels du secteur, consulté ouvrages et archives, presse et sites Internet. La thèse « La place des réputations », menée sous la direction de Charles-Henry Cuin (Bordeaux 2), a été soutenue le 10 décembre dernier. Elle a valu à son auteur le prix « Recherche économique et sociale » de l'Académie nationale des sciences, belles lettres et arts de Bordeaux.
Après avoir travaillé un an comme chercheur à l'École normale supérieure et avant de partir dans quelques jours pour trois mois à l'université de Columbia à New York, Pierre-Marie Chauvin a commencé l'écriture d'une version réduite des 580 pages recto verso de sa thèse en vue d'une publication en juin aux Éditions Ferret.
L'avenir ? « Je laisse les portes ouvertes, répond l'intéressé avec un sourire, sans doute dans l'enseignement et la recherche, peut-être dans le conseil. »
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