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Civilisation du vin et de la forêt par Didier Ters

08.02.2010 / Société

Civilisation du vin et de la forêt par Didier Ters
Didier Ters, journaliste, écrit sur la civilisation du vin et sur la forêt

«J'ai été bercé par les deux cloches de la basilique Saint-Seurin qui fonde un quartier, comme on dirait un village. Ce fut la musique de mon enfance. Je me souviens, au lycée Montesquieu, que des gens très différents se respectaient. Le groupe absorbait les écarts entre riches et pauvres. Il n'y avait pas l'arrogance et l'indécence de l'argent. Ce n'est pas de la nostalgie sirupeuse. Ces années-là furent plus harmonieuses que ce que l'on connaît. Mon père Max était spécialisé dans l'emballage alimentaire, mon grand-père Paul, courtier en huîtres, mon arrière-grand-père Mathieu, représentant de la Biscuiterie nantaise, et mon arrière-arrière grand-père Mathurin, quittant Salers dans le Cantal avec sa mule, avait monté une petite boutique d'alimentation dans le vieux Bordeaux pour manger à sa faim. Cela me ramène au fondement de Bordeaux, une capitale du commerce.

On aurait tort d'oublier cet enracinement de la ville dans l'activité commerciale, dont le port fut le bras armé. Il n'existe pas une ville au monde où sont implantées 400 sociétés de négoce et de courtiers en vin. Mes études de lettres auraient pu me conduire au professorat et m'apporter l'indicible joie d'enseigner le latin grec à Hénin-Liétard. Mais la tentation du journalisme m'est venue, par un oncle. Dans ses récits, j'ai perçu des rencontres étonnantes, une grande ouverture d'esprit, la découverte permanente. J'ai ainsi été journaliste pendant une trentaine d'années à « Sud Ouest ». De la critique de théâtre, exercice difficile s'il en est, à l'agriculture, la sylviculture, le vin, en passant par les cours d'assises, j'ai beaucoup appris dans le miroir de notre société. Je retiens aussi les voyages liés aux vignobles, aux forêts, et la connaissance sans cesse approfondie de ce territoire régional extraordinaire.

Le pin et le vin

Je rends grâce à Bordeaux d'être la capitale de l'Aquitaine. Je connais et j'adore la Provence, la Bretagne, etc., mais je distingue l'Aquitaine, par la forêt, la montagne, l'océan, le Périgord et la multiplicité de pays qui s'étirent entre le Nontronnais et la Côte basque. C'est le pin et le vin. C'est mon appartenance, avec un pied à Bordeaux et un attachement puissant aux Landes et aux Pyrénées. Comme disait un viticulteur des Corbières, ma chance c'est que je suis toujours resté chez moi. Mon drame c'est que je n'en suis jamais parti. J'ai vécu dans cette dualité.

Ma vie personnelle reste très liée à la nature, dont je constate qu'elle reprend une place considérable. Nous devenons attentifs à ce qui disparaît, parce que nous avons beaucoup détruit. Pendant des millénaires l'homme n'a cessé de construire une ville. Et pour la première fois, au début du XXIe siècle, nous constatons que nous avons besoin de silence, d'espace, de nature, de temps. Quand je raconte l'odyssée d'un chêne de la forêt de Tronçais (1) je reviens à cette évidence. Je travaille autour de la forêt, et du mythe récurrent de l'arbre que nous portons en nous depuis Adam et Ève. Nous voyons bien que nous avons soif d'une vie hors de la ville. Toutes choses vaniteuses comme la LGV sont vécues comme un mal fait au territoire, une cicatrice dont nos enfants porteront la trace.

L'arbre nous apprend la modestie, l'humilité, la patience. J'ai toujours vécu auprès de mon arbre, sur une pomme de pin. Et je suis étonné que nous soyons fascinés par les mêmes fantasmes de grandeur. Nous courons après une grande gare, une grande ville, un grand stade, un grand contournement... Cette obsession occulte une question simple : est-ce que nous sommes heureux en ville, et si ce n'est pas le cas, comment agir pour vivre mieux ? Je note un attrait de plus en plus marqué pour les villes moyennes, d'échelle humaine. On préfère aujourd'hui s'installer à Libourne, Bergerac, Mont-de-Marsan ou Limoges, plutôt que se noyer à Massy ou Palaiseau. Je ne crois pas plus à la Tour de Babel qu'au veau d'or. Faut-il accepter que le développement urbain du bassin d'Arcachon atteigne un jour Bordeaux pour toucher Libourne ?

Si Bordeaux est, après Paris, la deuxième ville la plus connue de France, le vin n'y est pas pour rien. Mais comment oublier la force du football ? C'est une ville de sports et de champions. À cet égard j'espère que nous allons retrouver une grande équipe de rugby. Je vérifie dans le monde entier que l'image de Bordeaux demeure forte, même si ce n'est plus comme avant. 55 pays font du vin, souvent bon et moins cher. La vigne est consubstantielle à l'épanouissement humain depuis 7 000 ans. Avec un verre, vous trinquez avec la planète entière. C'est tout de même autre chose qu'une mitraillette. Je suis donc dans une stupéfaction attristée quand je vois des confrères condamnés, parce qu'ils ont écrit un article sur le champagne à la période des fêtes. Il est consternant, au pays de Voltaire, de voir qu'une loi a permis une action en justice et que des juges ont considéré que ces journalistes constituaient un danger pour la société. Il y a quelque chose d'effrayant dans cet ordre moral. C'est la censure, dans une dérive totale d'hygiénisme et de juridisme. Je n'ai malheureusement pas vu un homme politique se lever contre ce jugement. J'en appelle à un sursaut. La civilisation universelle du vin mérite au moins cela ».

(1) « Petite histoire d'un chêne bicentenaire (de la forêt de Tronçais aux chais de Bordeaux) ». Photographies de Stéphane Klein, Éditions Confluences-Tonnellerie Sylvain.

9 Janvier 1948 Naissance à Bordeaux.

Février 1956 La grande neige à Bordeaux, un phénomène inconnu.

1985 Premier livre sur le vin avec Bernard Ginestet.

2008 Prix Philippe de Rothschild pour l'ouvrage « Éloge des vins de Bordeaux ».



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