Depuis le 1er septembre, je suis quotidiennement la naissance du millésime 2009 à Bordeaux. C’est même devenu ma principale activité tant je crois que ce qui s’y passe n’est pas arrivé avant.
Je le fais pour ne pas manquer une seule étape d’un millésime qui, chaque jour un peu plus, prend des allures historiques.
Comme vous, j’entends parler de nombreuses hypothèses : de 47 à Sauternes, de 61 pour les rouges… Pour en avoir le cœur net, le mieux est d’être présent depuis les vendanges.
Le plus important sera de vous dire très tôt ce qu’il en est de la grandeur de ces vins et lesquels seront les plus prisés. Je souhaite que les professionnels de la vente , comme les consommateurs, trouvent là des informations utiles à communiquer à leurs clients et qu'ils puissent anticiper sur la dégustation du millésime. E t si ces informations vous aident à faire de bonnes affaires, à être les premiers, comme ce fut le cas pour Troplong Mondot 2005, tant mieux ! ( TROPLONG MONDOT 2005 vient d’obtenir 100 sur 100.
En avril 2006 (déjà trois ans et demi), lors des primeurs, j’attribuais la note de 20 sur 20 et 100 sur 100 à ce cru. Vu l’actualité, je reçois actuellement des félicitations d’abonnés heureux qui me remercient de cet éclairage si précoce, mais si juste.)
Depuis le 1er septembre, vous pouvez lire sur mon site (
www.quarin.com) des informations publiées quotidiennement jusqu’au 16 octobre.
En cette période de fin de vendange et de vinification, les perceptions s'affinent chaque jour. Je relate ci-dessous mon analyse au 7 puis au 16 octobre.
Mon analyse au 7 octobre
Pour l’instant seuls les merlots commencent à livrer leurs secrets. Les cabernets francs terminent leur fermentation. Les cabernets sauvignons ont à peine commencé. Quelques propriétés les ont même encore dehors. Or depuis le 15 octobre au matin, les gelées ont fait leur apparition sur les points bas.
1 / Les merlots sont très riches en alcool. De nombreuses cuves se situent entre 14 et 15 degrés. La hauteur de ce taux est historique. L’assemblage avec les cabernets francs et sauvignons devrait baisser le taux final. Toutefois, sur la rive droite, de nombreuses cuves de cabernet franc se situent entre 13,5 et 14,2 degrés d’alcool.
2 / Dans l’ensemble les PH des vins issus de raisins vendangés normalement, c’est à dire ni trop tôt, ni trop tard varient de 3,65 à 3,9 selon que la méthode de culture est classique ou en biodynamie. On m’a cité plus souvent la fourchette située entre 3,75 et 3,80.
Pour l’instant, l’acidité de ce millésime apparaît donc plus faible que celle de 2005.
3 / Entre le moelleux inféré par l’alcool et une acidité basse, mais pas critique comme en 2003, il faut s’attendre à une très forte impression de charnu et de velours en bouche.
Les vins seront-ils alcooleux ?
4 / Les indices de tanins sont variables et plutôt en phase avec la norme habituelle de chaque propriété. Ils varient de 66 à 90 et plus. Ce tanin créera un bel équilibre avec la douceur. Il ne la laissera pas devenir molle.
5 / J’ai entendu des vinificateurs craindre que le tanin manque à ce millésime. Selon leurs analyses, ils trouvaient des anthocyanes responsables de la couleur, mais peu de tanin. Certains vendeurs de tanins commençaient à vouloir en profiter. Des propos que je jugeais incompréhensibles. Il suffisait de goûter les premières cuves vendangées à Pomerol pour se rendre compte que ce millésime ne manque pas de tanin.
Donc pour les merlots rive droite comme rive gauche, ce millésime est un succès. Il reste à savoir si les degrés d’alcool élevés rendront les vins alcooleux à la dégustation.
Mon analyse le 16 octobre, soit 9 jours plus tard
Mes hypothèses sur le caractère équilibré des merlots se confirment, à travers la dégustation de cuves de crus majeurs.
Le plus excitant est de découvrir le visage gustatif de ce nouveau bébé. Dans une ambiance où les professionnels ne citent que les chiffres historiquement élevés du taux d’alcool, notre imagination galope. Elle prend le dessus avant même que le goût soit bâti et appréciable. Ainsi, certains croient que les 2009 seront des vins monstrueusement puissants. Déjà j’entends parler ( trop vite) de caractère atypique, de vins californiens, de désalcoolisation, de manque de buvabilité et bien sûr de changement climatique. Quand la tempête souffle, il est bon de s’accrocher à ses fondamentaux. Ce repère reste la dégustation.
Or, qu’ai-je appris et même découvert en goûtant le merlot ou les merlots de La Conseillante, Clos l’Eglise, Gombaude Guillot, Latour à Pomerol, Plince, Providence, Hosanna, La Fleur Petrus, Trotannoy, Canon, Angelus, Fonroque, Cheval Blanc, Palmer, Siran, Mouton Rothschild, Mission Haut Brion, Haut Brion ?
Les vins sont raffinés avant tout ! Extrêmement raffinés dirais-je et sans aspect alcooleux !
Alors que je les attendais larges en bouche, quasi encombrants, ils brillent par leur raffinement. Ils se montrent même plutôt classiques grâce à une acidité heureuse qui ne laisse place ni à la mollesse ni à l’ennui. Ils possèdent un velouté inédit, un caractère plein, une chair douce et pulpeuse d’une gourmandise inattendue.
Autre surprise, cette sensation de raffinement concerne aussi les cépages blancs, soit les vins blancs secs ( certains manqueront de vivacité) et les liquoreux.
Alors, la question se pose pour le cabernet franc et le cabernet sauvignon. Pour ce dernier, nous ne le saurons que dans quelques jours. Pour le cabernet franc, ce que j’ai commencé à goûter me laisse croire à un millésime historiquement réussi pour ce cépage. Mais attendons encore un peu...
Pour l’instant, je n’ai pas trouvé d’écart de goût, de concentration de parfum, entre les merlots vendangés avant la pluie et ceux vendangés après. Je rappelle que sur certaines parties de Saint-Emilion et surtout à Pomerol il est tombé 80 à 100 mm d’eau en deux orages le samedi 19 et dimanche 20 septembre.
Je n’ ai pas trouvé non plus de tanins durs sur les merlots vendangés tôt, soit avant le 20 septembre, comme le prédisaient ceux qui analysaient les peaux comme encore trop épaisses et dures.
Pour mémoire, Pomerol possède un sol plus chaud et donc plus précoce que le plateau calcaire de Saint-Emilion qui est un peu plus froid. Il est donc normal d’y vendanger plus tôt.
Comment expliquer ce raffinement ?
- L’alcool augmente de par son gras la sensation de caresse.
- Une acidité basse infère une sensation tactile soyeuse.
- L’absence de toute note verte ou végétale dans le raisin ôte toute notion de tanin accrocheur. Ils sont présents, mais on ne les sent pas ! Voilà le grand luxe !
- Les vins de merlot possèdent de la densité et un fruité très éclatants.
J’ajoute qu’il est rare de combiner à la fois du tanin et de l’intensité aromatique, c'est-à-dire du parfum. D’habitude ces deux faits ne coexistent que très rarement ensemble. Ce fut le cas en 2005. C’est ce qui a donné du génie à ce millésime. Et je le retrouve en 2009.
En conséquence, et c’est un nouveau fait exceptionnel à cet âge, ces vins qui n’étaient que du raisin quelques jours auparavant se révèlent déjà impossibles à cracher. Ils sont particulièrement sensuels.
Hier, Christian Moueix me racontait qu’il emportait chez lui les échantillons du matin pour les consommer le soir.
Ce charme est si fort de suite que l’on se demande ce qu’apportera de plus la fermentation malolactique. Elle renforcera le caractère sensuel de l’année en diminuant l’acidité. Mais le changement ne sera pas aussi radical que de coutume. En effet, en 2009, la quantité d’acide malique est moindre.
Enfin qu’apportera l’élevage ?
Je pose la question pour souligner que bien souvent des qualités se perdent à l’élevage. Ce n’est pas normal. L’élevage existe pour améliorer et non pas diminuer. Je ne crois pas que l’on doive élever tous les millésimes de la même manière.
Certains pensent déjà à diminuer la durée ou la proportion de fûts neufs pour garder le bel éclat du fruit. D’autres pensent ne rien changer. Hubert de Boüard dit que la patine n’en sera que plus belle. Pour l’instant, il est tôt. La réponse la plus juste que j’ai entendue dit que c’est l’état du vin qui conditionnera l’état de l’élevage.
A suivre donc.